Incidences Imprimer Envoyer
Culture - Littérature
Écrit par Vincent MARTIN   

Marc, la cinquantaine, est un professeur d’université qui se console de sa médiocrité professionnelle et de ses désillusions littéraires en collectionnant les aventures clandestines avec ses jeunes étudiantes. Il ramène la dernière en date, Barbara, dans la grande maison qu’il partage avec sa sœur dans les collines. Le lendemain, incidemment, il retrouve Barbara morte dans son lit, « froide comme un jambon, déjà presque grise ».
Peu confiant dans la justice, Marc se déferra du corps de sa jeune maîtresse en le balançant dans une crevasse dont il est le seul, avec sa sœur, à connaître l’existence – il avait failli y disparaître enfant. Quelques jours plus tard, à l’université, il fera la connaissance de Myriam, la belle-mère de Barbara, dont le mari est porté disparu en Afghanistan. Entre le quinquagénaire qui n’a jamais connu de femme de plus de vingt-six ans, et l’épouse seule va se nouer une passion intense, dévorante, entière.
Dans un pays qui ressemble un peu à la Suisse – un grand lac avec les Alpes sur l’autre rive – un peu à la France et un peu aux Etats-Unis pour son puritanisme – une liaison entre un professeur et une étudiante est immédiatement sanctionnée par le renvoi du professeur – Djian nous livre un récit où les personnages ne luttent et ne se débattent que pour retarder un destin que l’on pressent pourtant inéluctable. On pense à « L’étranger » de Camus. Ici aussi, l’élément déclencheur est la mort d’une femme – la mère dans le roman de Camus, la jeune maîtresse dans « Incidences » – et Marc y est, tout autant que Meursault, implacablement emporté vers son destin.
Djian a beau dire que ce qui l’intéresse avant tout, ce n’est pas l’histoire, mais la langue, sa beauté et sa musicalité, il est un sacré conteur. « Incidences » est truffé de fausses pistes, s’attarde sur des détails insignifiants alors qu’il passe rapidement sur les épisodes décisifs de l’enfance de Marc, battu par sa mère. La maîtrise du récit est impressionnante : malgré les ellipses, rien ne manque à la compréhension des caractères, bien au contraire. Les enfances de Marc et de sa sœur se révèlent d’autant plus essentielles qu’elles sont à peine entrevues.
On n’en dira évidemment pas davantage, tant la révélation de tous ces éléments gâcherait la lecture de ce roman brillant, qui aborde l’amour, la littérature, l’enfance, les relations avec les femmes, qu’elles soient mère, sœur, maîtresse passagère ou amante passionnée et exclusive. Comme dans « Exit le fantôme » (également commenté ici) de Philip Roth, la création et le talent littéraire sont mis en correspondance avec la sexualité : au fond, l’absence de talent littéraire de Marc va de pair avec une vie amoureuse faite de pis-aller.
On pense beaucoup à Philip Roth en lisant « Incidences ». Une des étudiantes de Marc y fait du reste explicitement allusion à la fin du roman. Mais, et c’est peut-être le reproche que l’on peut faire à « Incidences » : quand la langue de Roth aborde les sujets les plus complexes avec une fluidité et une aisance qui confinent au génie, on a beau faire, on a du mal à se départir chez Djian de cette impression de lire le fruit d’une expérimentation, tant le texte est parfois alambiqué et la syntaxe improbable. Il ne s’en cache pas, il affectionne la rythmique et la musicalité du récit – il a écrit des chansons pour Stéphane Escher – et son texte fait penser à une expérience d’orchestration : il y a les instruments mineurs, les points de détail (les aigus) à qui il fait soudain donner de la voix, alors que l’on ne distingue que rarement ceux qui sont parmi les plus essentiels (les graves, à tous les sens du terme). Et pourtant, ils sont là, derrière les mots, et sans les entendre, on les ressent.
Une incidence est une « conséquence directe et inévitable d'un fait sur un autre, sur le déroulement de quelque chose ». Les incidences se succèdent dans ce récit pour nous conduire vers une fin frustrante et inattendue qui, avec virtuosité, nous apporte autant d’éléments de réponse que de nouvelles questions. On se sent comme à la fin de « Sixième sens » ou de « Usual suspects », vous savez, ces films qui vous embarquent dans une version du récit avant de vous révéler juste à la fin que vous vous êtes planté du tout au tout.
Enfin, last but not least, l’ultime pirouette du roman apporte la preuve supplémentaire, s’il en était encore besoin, que la cigarette est mauvaise pour la santé des personnages de roman.
Bonne lecture.
Computurellement vôtre.

 

« Incidences », par Philippe Djian. Ed. Gallimard, 232 p., 17,90€.

Egalement disponibles dans cette rubrique :
  • « Avant d’aller dormir ». Christine, 47 ans, souffre à la suite d’un accident d’un forme très rare d’amnésie. Elle s’éveille en effet chaque matin en ayant tout oublié de ce qu’est et a été sa vie les jours précédents : qui elle est, quelle est son âge, qui est son mari, que fait-elle ou qu’a-t-elle fait. Jusqu’au jour où, sur les conseils de son médecin, elle se met à noter, tous les jours, dans un journal, tous ses faits et gestes.
  • « L'Armée furieuse », de Fred Vargas. Il aura fallu attendre près de trois ans pour voir enfin paraître le nouveau roman de Fred Vargas. Mais le résultat est à la hauteur de cette longue attente, avec une enquête qui met à nouveau en scène le commissaire Adamsberg pour lui faire affronter, cette fois – la neuvième – une horde sauvage venue du fond des temps.
  • « Les piliers de la terre », de Ken Follett. Dans l’Angleterre du XIIème siècle, au moment où le Gothique va apporter hauteur, légèreté et lumière aux nouvelles cathédrales, les destins croisés et les ambitions rivales d'ecclésiastiques, de nobles locaux et de bâtisseurs.
  • « Grands Zhéros de l'Histoire de France », de Clémentine Portier-Kaltenbach. Souvenez-vous : nos maîtres et nos professeurs d’Histoire nous ont toujours plus parlé des victoires que des défaites, des glorieux conquérants et des grands découvreurs que des capitaines vaincus. Mais il faut de tout pour faire un monde, et l’Histoire a aussi été faite par les boulets, les bras cassés, les ratés, les loosers, les incapables, les médiocres. C’est à eux que Clémentine Portier-Kaltenbach consacre ce livre à la fois comique et désolant. L’Histoire de France, non pas pour les nuls, mais par les nuls.
  • « Comme deux gouttes d'eau », de Tana French. Autrefois infiltrée dans un réseau de trafiquants de drogue, l’inspecteur Cassie Maddox est aujourd’hui affectée à la brigade des violences domestiques. On lui demande un matin de se rendre sur une scène de crime ; elle y découvre la victime, une jeune femme qui lui ressemble trait pour trait, et qui porte le nom d’Alexandra Madison, l’identité sous laquelle elle avait réalisé son infiltration.
  • « La chute des géants », de Ken Follett. Après ses deux succès planétaires, « Les piliers de la terre » et « Un monde sans fin », Ken Follett publie « La chute des géants », le premier tome d’une grande saga historique qui conte les destins entremêlés de cinq familles galloise, anglaise, russe, allemande et américaine tout au long du vingtième siècle.
  • « Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates », de Mary Ann Shaffer & Annie Barrows. Au lendemain de la seconde Guerre Mondiale, une jeune écrivain découvre par hasard l’existence d’une petite communauté de l’île de Guernesey à qui la littérature a aidé à supporter les rigueurs de la guerre.
  • « Le club des incorrigibles optimistes », de Jean-Michel Guenassia. Paris, fin des années 50. Le jeune Michel Marini, 12 ans au début du roman, sèche les cours du collège. Il découvre le baby-foot, le rock et la photographie, mais fait surtout la connaissance fortuite, dans l’arrière-salle d’un bistrot de Denfert-Rochereau, d’un groupe de joueurs d'échecs transfuges des pays de l’Est.
  • « Un roman français », de Frédéric Beigbeder. Pris en flagrant délit de consommation de cocaïne sur le capot d’une voiture, soupçonné de destruction de preuves parce qu’il tente d’essuyer le bout de tôle avec la manche de sa veste, l’auteur se retrouve en garde à vue dans les oubliettes de la Conciergerie au moment où son frère va être décoré de la Légion d’honneur par Nicolas Sarkozy.
  • « Exit le fantôme », de Philip Roth. Après plusieurs années d’une réclusion volontaire vouée à l’écriture, incontinent et impuissant à la suite d’une opération de la prostate, Nathan Zuckerman – alter ego de l’auteur – revient à New York pour y subir une intervention qui doit lui redonner, au moins partiellement, le contrôle de sa vessie. Dans une ville « accablée par la réélection de George W. Bush », il fera trois rencontres décisives.
Dans la rubrique BD :
  • « Songes »Début du XXème siècle. Une jolie blonde se présente à la grille d’une riche maison campagnarde, comme préceptrice d’un jeune garçon. Elle entre alors dans un domaine immense et un peu étrange, regorgeant de machines et d’inventions inconnues.
  • SODA ou le flic en planque derrière l'homme d'église. « SODA », série policière initiée par Tome et Warnant, conte les aventures d’un flic new-yorkais qui fait croire à sa mère, vieille dame au cœur fragile, qu’il est pasteur. Comme il le dit lui-même, « C’est pas plus mal : les types que j’arrête sont parfois un peu morts... »
  • Embarquons ! Les bateaux ont une place bien à eux dans l'univers de la Bande Dessinée. Voici un aperçu de quelques-uns des liens qui unissent la mer aux héros de BD.

Retrouvez tous nos articles sur www.computure.net et nos articles culture sur www.computure.net/fr/culture. 

 

 


Commentaires
Ajouter un nouveau Rechercher
Ecrire votre commentaire
Votre nom:
E-mail:
 
Web site:
Titre:
BB Code:
[b] [i] [u] [url] [quote] [code] [img] 
 
 
:angry::0:confused::cheer:B):evil::silly::dry::lol::kiss::D:pinch:
:(:shock::X:side::):P:unsure::woohoo::huh::whistle:;):s
:!::?::idea::arrow:
 
Saisissez le code que vous voyez.

!joomlacomment 4.0 Copyright (C) 2009 Compojoom.com . All rights reserved."