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| L'Armée furieuse - Fred Vargas |
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| Culture - Books | ||||||
| Written by Vincent MARTIN | ||||||
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There are no translations available.
Il aura fallu attendre près de trois ans pour voir enfin paraître le nouveau roman de Fred Vargas. Mais cette attente n'aura pas été vaine, car ce nouvel opus, qui voit le commissaire Adamsberg affronter une horde sauvage venue du fond des temps, est particulièrement réussi.
Comme le dit Michel Amesca dans Télérama, « On entre dans ce roman comme le Petit Poucet dans la forêt ». Car ce nouvel opus commence par une piste de miettes de pain qui conduit au corps d’une vieille dame, étouffée dans son lit.
On peut y voir une métaphore des multiples petits indices que les auteurs de romans policiers laissent à l’envi dans leurs récits pour, selon les cas, bâtir la conviction du détective ou perdre le lecteur. Et c’est souvent de la petite miette égarée sur la table de la cuisine, du détail infime, ignoré au premier abord mais qui ressort plus tard de façon subliminale, que la vérité se fait jour.
C’est aussi une représentation des membres de la brigade dont Adamsberg est le patron : divers, variés, complémentaires pas vraiment, mais chacun avec sa petite particularité, qui permet à l’auteur d’apporter sa touche de fantaisie : Adamsberg ne porte pas une mais deux montres à son poignet ; Danglard, son second, boit plus que de raison, mais sait à peu près tout sur tout ; on trouve aussi une force de la nature au prénom délicat (Violette), un hypersomniaque, un ichtyologue, un versificateur, et - même si elle n’est pas réellement policière, leur contribution n’est pas pour autant négligeable - un chat qui dort sur la photocopieuse, un pigeon dont un sadique a entravé les pattes, plus un couple de souris amateur, entre autres, des miettes de pain susdites.
L’univers des contes et des superstitions n’est jamais bien loin dans l’œuvre de Fred Vargas, on le sait. « L’Homme à l’envers » abordait le thème de la lycanthropie, « Un Lieu incertain » celui du vampirisme. Historienne de formation, l’auteure s’est d’abord intéressée à la préhistoire, puis à l’époque médiévale. « Pars vite et reviens tard » évoquait le retour, dans le Paris du XXème siècle, de la peste noire.
L’Armée furieuse, qui donne son nom au roman, est une vieille légende normande dont on retrouve la trace dès la fin du XIème siècle : une horde de chevaliers morts-vivants, mutilés et puants, « à moitié putréfiée, hurlante et féroce », chevauche nuitamment, emportant avec elle les mauvaises personnes, ceux que leur noirceur d’âme prive du repos éternel. A mi-chemin entre les zombies et les chevaliers Nazgüls du Seigneur des Anneaux.
Les saisis, ces malheureux emportés par l’Armée furieuse, qu’on appelle aussi la « Grande Chasse » ou la « Mesnie Hellequin », du nom de son Seigneur (de Hell et de King, le roi des enfers ?), sont condamnés à errer éternellement dans le no man’s land qui sépare le monde des vivants de celui des morts. Il n’existe qu’une issue à leur funeste sort : le suicide, preuve de la reconnaissance implicite de leurs torts. Autrement dit, la vision d’un quidam avec les chevaliers de la mesnie vaut faire-part d’une mort prochaine.
Cette fois, pour le malheur des habitants d’Ordebec, un village du Calvados près de Lisieux, l’Armée furieuse a bel et bien eu un témoin : Lina, une fille du pays, « dorée comme un kouglof au miel », qui a vu quatre saisis dans la horde, dont trois des personnages les plus détestés de la région. Déjà, l’un d’entre eux, un chasseur bestial honni même par ses pairs, est retrouvé mort, d’une décharge de fusil en pleine tête. La gendarmerie locale, sans doute influencée par la légende, conclut au suicide. Adamsberg, lui, est convaincu d’un assassinat. Saisi de l’affaire, il quitte un Paris écrasé de chaleur pour aller prendre le frais en Normandie, dans un village pétrifié par la superstition et cerné par les vaches immobiles.
Il emmène avec lui Danglard, le puits de science, Zerk, le fils de 25 ans apparu dans le roman précédent, Momo, un petit malfrat accusé du meurtre d’un magnat de l’industrie brûlé dans sa voiture, et le pigeon susdit,
Il y rencontrera – entre autres – les trois frères de Lina, pour le moins « spéciaux » (l’un parle à l’envers (non pas en Verlan, mais avec des mots littéralement inversés : « Ruojnob eriassimmoc » pour « Bonjour commissaire »), un autre se croit en argile, un autre encore mange des insectes), le descendant d’un maréchal d’Empire, un vieux comte qui a le bras long, un médecin borné et un chien fainéant mais amateur de petits sucres à heure fixe.
Dans une langue à la fois travaillée et naturelle, Fred Vargas nous entraîne dans une intrigue millénaire et envoûtante où les dialogues, comme les exercices de style, tombent juste. Le premier chapitre, celui de la petite vieille aux miettes de pain, est une véritable nouvelle. Il plante le décor et met en place une implacable mécanique : le mariage entre la logique de l’enquête policière et les miettes de l’univers vargassien. Un univers dense, foisonnant, fait d’un bestiaire abondant et toujours renouvelé, de personnages improbables et de malédictions familiales. Le lecteur est ferré. Il n’en réchappera pas.
A se demander si le véritable maître de cette Armée furieuse n’est pas, non pas le seigneur Hellequin, mais bien Fred Vargas elle-même, qui nous emporte sans pitié dans la horde sauvage de ses mots, entre la vie réelle et l’univers des contes. Une seule issue pour les pauvres saisis que nous sommes : chevaucher, sans trêve, jusqu’au dénouement final.
« Armée furieuse », avez-vous dit ? Furieusement Vargas, oui. Et furieusement bien, en tout cas.
Excellente lecture.
Computurellement vôtre.
« L’Armée furieuse », par Fred Vargas, Ed. Viviane Hamy, 430 p., 19,50€.
Outre les autres romans de Fred Vargas cités dans ce billet, « L'homme à l'envers », « Un lieu incertain » et « Pars vite et reviens tard », une mention spéciale à « Sous les vents de Neptune », peut-être mon préféré. Le même Adamsberg y affronte cette fois un serial killer qui tue ses victimes avec un trident. Du banal, serait-on tenté de dire, si le commissaire n’était lui-même fortement soupçonné. Entre Québec et Pyrénées, suspect revenu d’entre les morts – décidément ! – et souvenir du frère, un autre très bel exemple de l’univers vargassien.
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