Vaincre l'angoisse de la page blanche Print E-mail
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Written by Vincent MARTIN   
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Vaincre l'angoisse de la page blanche
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Vous avez peut-être déjà lu sur ce site l’article qui vous indique comment publier vos œuvres ou créer un e-book pour le Kindle d’Amazon. Voilà une bien louable intention, mais avant de publier, encore faut-il avoir écrit ! Je vous propose dix pistes pour vous aider à vaincre la fameuse et redoutable « angoisse de la page blanche », cette insidieuse appréhension qui vous étreint au moment de trouver les premiers mots de votre récit.

Les premiers mots d’un roman ou d’une nouvelle s’appellent l’incipit (du latin incipio : commencer). Certains incipits sont restés célèbres : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » (Marcel Proust, « A la recherche du temps perdu »), ou « Aujourd’hui, maman est morte » (Marcel Camus, « L’étranger »). Le bon incipit se remarque, se retient, c’est une entrée qui aiguise l’appétit du lecteur (les éditeurs ne lisent souvent que les premiers paragraphes des manuscrits qu’ils reçoivent). Il paraît même que Gaston Gallimard, l’éditeur de Proust, s’était demandé, à la réception du manuscrit de la Recherche du temps perdu, comment quelqu’un qui se couchait si tôt pouvait écrire autant.

Voici en tout cas dix pistes – en trente romans et nouvelles – pour vous aider à trouver vos premiers mots. Si vous avez envie de jouer à mettre un nom sur les incipits sélectionnés – subjectivement, j’en conviens – dans ce billet, faites le Quizz avant de lire l’article ; la solution est en page 3.

1. L’avant-propos

Pas un incipit à proprement parler, mais un procédé qui permet de situer le récit, d’en indiquer la genèse, et parfois de jouer la (fausse) humilité en en attribuant la paternité à un autre. C’est l’usage qu’en ont fait, à plus d’un siècle de distance, Alexandre Dumas (« Les trois mousquetaires ») et Umberto Eco (« Le nom de la rose »), qui prétendent tous deux avoir retranscrit dans leur roman le récit d'un autre préalablement trouvé « par hasard » dans une bibliothèque.

2. Les personnages

Si vous êtes plus attaché aux personnages de votre récit qu’aux circonstances ou aux décors, vous pouvez commencer par les présenter ou les évoquer :

Adeline Serpillon appartenait à cette écrasante majorité de mortels qu’on n’assassine pratiquement pas.

Pierre Desproges, « Des femmes qui tombent ».

Je n’ai jamais vraiment éprouvé beaucoup d’amitié pour Clovis, il était bien trop stupide pour inspirer une réelle affection, mais il a toujours eu droit à une petite place dans mon cœur, largement – je pense – à cause de sa manière instinctive d’entourer de ses mains ses parties génitales dès qu’il était nerveux ou inquiet.

William Boyd, « Brazzaville Plage ».

Paulette Lestafier n’était pas si folle qu’on le disait.

Anna Gavalda, « Ensemble, c’est tout ».

Mon père était heureux.

Yasmina Khadra, « Ce que le jour doit à la nuit ».

Il était étendu à plat ventre sur les aiguilles de pin, le menton sur ses bras croisés et, très haut au-dessus de sa tête, le vent soufflait dans la cime des arbres.

Ernest Hemingway, « Pour qui sonne le glas ».

Il était une fois cinq soldats français qui faisaient la guerre, parce que les choses sont ainsi.

Sébastien Japrisot, « Un long dimanche de fiançailles ».

3. « Moi, je... »

Le moyen le plus facile, le plus évident et le plus narcissique pour commencer une autobiographie, des souvenirs d’enfance ou tout simplement parler essentiellement de soi. En fin de compte une catégorie incluse dans la précédente. La facilité n’est pas une faiblesse, de grands auteurs n’ont pas hésité à s’y livrer. La preuve par le texte, où l’on trouvera deux des incipits les plus fameux (Lévi-Strauss, Proust) de la littérature française :

J’avais soixante-dix ans et je vivais seul dans une grande maison, suffisamment éloignée de la ville.

Philippe Djian, « Crocodiles ».

Je hais les voyages et les explorateurs.

Claude Lévi-Strauss, « Tristes tropiques ».

Je suis né dans la ville d’Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers.

Marcel Pagnol, « La gloire de mon père ».

Vrai ! – je suis très nerveux, épouvantablement nerveux, – je l’ai toujours été ; mais pourquoi prétendez-vous que je suis fou ?

Edgar Poe, « Le cœur révélateur ».

Longtemps, je me suis couché de bonne heure.

Marcel Proust, « A la recherche du temps perdu ».

Je n’étais pas retourné à New York depuis onze ans.

Philip Roth, « Exit le fantôme ».

4. L’événement déclencheur

Un moyen facile de commencer une histoire, si événement déclencheur il y a. Les informaticiens familiarisés avec les cas d'utilisation enchaîneront tout naturellement sur l’histoire proprement dite, c'est-à-dire le scénario. Où la création littéraire rejoint le développement logiciel...

Ce fut un matin de septembre que Giovanni Drogo, qui venait d’être promu officier, quitta la ville pour se rendre au fort Bastiani, sa première affectation.

Dino Buzzati, « Le désert des Tartares ».

Aujourd’hui, maman est morte.

Albert Camus, « L’étranger ».

Mrs Ferrars mourut dans la nuit du 16 au 17 septembre, un jeudi.

Agatha Christie, « Le meurtre de Roger Ackroyd ».

Il y a quelques années, je me liai intimement avec un monsieur William Legrand.

Edgar Poe, « Le scarabée d’or ».

C’est au printemps de 1967 que je lui ai serré la main pour la première fois.

Paul Auster, « Invisible ».

5. Le lieu et l’époque

Un style adapté au roman historique. Lorsqu’un récit est marqué par son époque, quoi de plus naturel que de commencer par le situer dans le temps ?

Les curieux événements qui font le sujet de cette chronique se sont produits en 194., à Oran.

Albert Camus, « La peste ».

Le premier lundi du mois d’avril 1625, le bourg de Meung, où naquit l’auteur du Roman de la Rose, semblait être dans une révolution aussi entière que si les huguenots en fussent venus faire une seconde Rochelle.

Alexandre Dumas, « Les trois mousquetaires ».

J’étais à Paris en 18..

Edgar Poe, « La lettre volée ».

Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le professeur Lindenbrock, revint précipitamment vers sa petite maison située au numéro 19 de Königstrasse, l’une des plus anciennes rues du vieux quartier de Hambourg.

Jules Verne, « Voyage au centre de la Terre ».

L’année 1866 fut marquée par un événement bizarre, un phénomène inexpliqué et inexplicable que personne n’a sans doute oublié.

Jules Verne, « 20000 lieux sous les mers ».

6. Plantons le décor

Pour ceux qui préfèrent les décors aux acteurs et les adeptes des descriptions. Un style qui exige indiscutablement une certaine maîtrise. Mais que de prestigieux et illustres exemples :

Madame Vauquer, née de Conflans, est une vieille femme qui, depuis quarante ans, tient à Paris une pension bourgeoise établie rue Neuve-Sainte-Geneviève, entre le quartier latin et le faubourg Saint-Marceau.

Honoré de Balzac, « Le père Goriot ».

Un tronc entier, couché sur un lit de braises incandescentes, flambait dans la cheminée.

Maurice Druon, « Les rois maudits ».

Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d'une obscurité et d'une épaisseur d'encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs de betteraves.

Emile Zola, « Germinal ».

7. Le temps qu’il fait

Et après tout, pourquoi pas ? N’est-ce point là le point de départ de beaucoup des discussions ? Faites un effort d’imagination, remplacez votre page blanche par votre coiffeur, et commencez par la météo :

Ils avaient annoncé des orages pour la fin de la journée, mais le ciel restait bleu et le vent était tombé.

Philippe Djian, « 37°2 le matin ».

C’était un jour comme les autres.

Jean d’Ormesson, « Histoire du Juif errant ».

L’aube surprit Angelo béat et muet mais réveillé.

Jean Giono, « Le hussard sur le toit ».

8. « Il était une fois… »

Le grand classique des contes de fées, forcément délicat d’utilisation pour un récit qui n’en est pas un. Dans « Un long dimanche de fiançailles », Sébastien Japrisot le détourne habilement pour opposer le merveilleux du conte de fées avec l’horreur de la guerre :

Il était une fois cinq soldats français qui faisaient la guerre, parce que les choses sont ainsi.

Sébastien Japrisot, « Un long dimanche de fiançailles ».

9. La phrase choc

Pour les ambitieux qui veulent que leur incipit passe à la postérité. Choisir au préalable la nature du choc en question : le coup de poing dans l’estomac (Camus), la provocation (Japrisot, Beigbeder), le paradoxe (Lévi-Strauss), etc.

L’amour est un combat perdu d’avance.

Frédéric Beigbeder, « L’amour dure trois ans ».

Aujourd’hui, maman est morte.

Albert Camus, « L’étranger ».

Il était une fois cinq soldats français qui faisaient la guerre, parce que les choses sont ainsi.

Sébastien Japrisot, « Un long dimanche de fiançailles ».

Je hais les voyages et les explorateurs.

Claude Lévi-Strauss, « Tristes tropiques ».

10. Un peu de tout

Enfin, pour finir, un condensé des catégories citées ici : un incipit mêlant l’événement déclencheur, les personnages principaux, le lieu et le temps qu’il fait (il est fort, ce d’Ormesson...) :

Le monde et son histoire se referment en cercles autour de nous : ce fut Javier Romero, un soir de printemps, à San Miniato, qui m’apporta la nouvelle de la mort de Pandora.
Jean d’Ormesson, « Le vent du soir ».

 




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