Deux fois par jour, David se change dans l’ascenseur et se félicite d’habiter au 23ème étage. Le petit espace est la frontière entre ses deux vies, les coulisses où il se prépare pour entrer en scène et jouer le rôle qu’il s’est choisi.
A ce jour, la série compte douze albums, chacun d’entre eux racontant une histoire indépendante. La double vie du lieutenant Soda y est présentée, à chaque épisode, d’une façon différente – petite prouesse scénaristique.
Chaque fois, David se dit qu’il faut qu’il dise la vérité à sa mère ; chaque fois, il trouve mille astuces pour dissimuler son secret en attendant l’heure de l’aveu – les collègues flics, dans la combine, l’appellent à la maison en se faisant passer pour l’Armée du Salut ! – et chaque fois, bien entendu, il y renonce.
Graphiquement, le style est à mi-chemin entre le dessin réaliste – les décors, très soignés – et la caricature légère : les personnages ont les proportions de ceux de Franquin ou de Le Gall, le trait est toujours forcé. Le dessin est précis, dynamique et colle bien au rythme des épisodes. Quelques planches sont en noir et blanc et montrent une belle maîtrise de cette technique.
Les cadrages et les points de vue s’inspirent du cinéma. David Solomon a le flegme et le regard nonchalant de Robert Mitchum. Allusion discrète au révérend Powell de « La Nuit du Chasseur » ?
La série a connu deux dessinateurs. Luc Warnant a laissé le pinceau à Bruno Gazzotti au début du troisième album, dessiné en quelque sorte à quatre mains. La transition entre les deux dessins est visible, mais se fait plutôt en douceur.
La série plonge dans les bas-fonds de Big Apple et adopte l’univers et les codes du polar. Elle aborde la violence, la drogue, la corruption, le racisme, l’argent, le pouvoir, la loyauté. Même si elle broie parfois les individus, l’Amérique reste l’Amérique : impitoyable, belle, démesurée, et chacun a toujours une (petite) chance de s’en sortir. Même écorné, le mythe demeure toujours.
A l’image de David, flic intègre, mais fils lâche et dissimulateur, les personnages sont rarement tranchés. Les malfrats dissimulent une fêlure secrète, les officiers du NYPD ou du FBI révèlent les mêmes perversions que ceux qu’ils combattent.
« SODA » joue sur la dualité et les oppositions : la double-vie, le graphisme « jeune public » qui se heurte à l’univers du polar, la religion confrontée à la violence. Les couvertures, qui les mettent systématiquement en scène toutes les deux, sous un titre à connotation toujours biblique, en sont la parfaite illustration. L’humour nait habilement de ces décalages, mais il est aussi noir que le reste.
De façon récurrente, « SODA » pose enfin cette question : dans tout homme d’église, n’y a-t-il pas un flic qui sommeille ?